Repenser notre rapport au temps et aux déplacements

Cette réflexion m’est venue à la lecture du numéro 5 de la revue Sira [1], dans laquelle est rapporté un récit de Jabir ibn Abdallah, un adolescent issu de la tribu des Ansar qui avait perdu son père lors de la bataille d’Uhud. Lorsque Jabir est tombé malade, le Prophète lui a rendu visite. Il raconte cette visite dans les termes suivants :
« Le Prophète ﷺ et Abou Bakr sont venus me rendre visite à pied chez les Banu Salima. »[2]
Le choix des mots est important puisque Jabir précise bien que ce déplacement a été fait à pied. Le quartier des Banu Salima se situe à la périphérie de Médine, ce qui implique un trajet d’environ 7 km depuis la mosquée. Cela veut dire que le Prophète ﷺ et son compagnon ont réalisé un parcours de 14 km à pied.
L’objectif de cet article est de s’interroger sur les raisons qui ont poussé le Prophète à marcher et à ne pas utiliser une monture.
En préambule, j’aimerais rappeler ici que le Prophète ﷺ avait au moins 56 ans lors de cet événement puisqu’il a eu lieu après la bataille d’Uhud. Mais ce n’est pas là quelque chose d’exceptionnel puisque nous lisons fréquemment, dans la Sira, que le Prophète ﷺ et les compagnons parcouraient de grandes distances à pied, par exemple pour se rendre de Médine à La Mecque.
Pour beaucoup d’entre nous, il est aujourd’hui impensable de parcourir 14 km à pied, tant cette distance nous paraît grande. Qu’est ce que cela nous apprend sur notre état de santé ? Comment se fait-il que, dans cette société moderne où les progrès de la médecine ont atteint des sommets, les êtres humains ne soient plus capables de faire ce que faisaient ces hommes qui vivaient pourtant dans la simplicité la plus totale ? Nous ne cessons de nous dire que l’espérance de vie augmente en Europe, que notre qualité de vie est meilleure, mais la réalité est tout autre. En effet, notre état de santé est sûrement bien moins bon que celui du Prophète ﷺ et des êtres humains qui l’ont entouré.
Ce récit est donc d’abord une réflexion sur notre mode de vie délétère et sur les conséquences qu’il génère sur notre état de santé global.
Réfléchissons maintenant aux raisons qui ont pu pousser le Prophète, ce jour-là, à se déplacer à pied plutôt que de prendre sa monture.
1. Une démarche éducative en direction de la jeunesse
Dans ce même article de la revue Sira, ce choix est présenté comme « une manière de montrer son humilité, mais également la valeur de ce jeune compagnon à ses yeux. En effet, nous savons que le Prophète ﷺ consacrait une énergie considérable à accompagner les adolescents. Il accordait une grande importance à les valoriser, à les traiter avec respect et considération, et reconnaissait pleinement leur potentiel ainsi que leur rôle essentiel dans l’avenir de la société. Il s’agit là d’une approche éducative qui témoigne de sa compréhension profonde du rôle crucial de la jeunesse dans l’édification de la société et qui révèle sa vision à long terme : en formant ces jeunes avec attention, il prépare les futurs leaders de la communauté. »
C’est donc un choix en lien avec un noble objectif prophétique : éduquer la jeunesse afin d’assurer un futur florissant à la communauté musulmane.
2. Un autre rapport au temps
Une autre explication est peut-être à chercher dans le rapport au temps qu’entretenait le Prophète. Nous avions vu dans un article précédent [3] à quel point notre vie quotidienne est devenue une course effrénée, là où le Coran nous appelle à marcher, à prendre le temps et à contempler la création.
En effet, il est impensable pour nous de parcourir 14 km pour aller rendre visite à quelqu’un ou pour faire une course, car tout simplement, le temps ne nous le permet pas. Comment libérer trois heures de notre temps pour une simple visite alors que nos emplois du temps débordent de choses à faire ? Nous souhaitons alors monter dans le premier métro ou prendre notre voiture afin que ce trajet ne dure plus que quelques minutes.
Nous pouvons imaginer que le Prophète ﷺ n’était pas dans cette course effrénée et qu’il avait simplement le temps, ce jour-là, de réaliser cette marche qui allait lui permettre de passer un temps de qualité avec son compagnon et également de pouvoir méditer sur les éléments de la création.
3. Alléger sa monture
Nous savons que le Prophète avait beaucoup de miséricorde envers la nature, et nous avons déjà, dans des articles précédents, cité de nombreux textes qui viennent illustrer ce propos.
Sans pouvoir l’affirmer avec certitude, nous pouvons nous demander si le Prophète ﷺ n’a pas choisi de marcher afin d’épargner sa monture. Cette hypothèse s’accorde avec les nombreux hadiths où il interdit de fatiguer les animaux, de les affamer ou de leur imposer un effort excessif.
Cette réflexion devrait être encore beaucoup plus présente dans nos esprits à chaque fois que nous prenons un véhicule pour nous déplacer, et particulièrement la voiture.
En effet, l’utilisation de ces véhicules, qu’ils soient à essence ou électriques, engendre de profondes dégradations de la nature et de graves problèmes de santé publique. Nous pensons immédiatement aux gaz d’échappement qui vont polluer les villes et provoquer des morts prématurées [4]. Mais ces mêmes gaz vont également favoriser l’effet de serre, à l’origine des modifications globales du climat et d’une augmentation des inondations, des canicules, des sécheresses, des cyclones…
La voiture, c’est aussi ce bruit qui vient nous perturber, générer du stress, et qui va également perturber le monde animal et le monde végétal, qui sont eux aussi des êtres sensibles.
Mais une voiture nécessite également des infrastructures. Plus d’un million de kilomètres de routes, rien qu’en France, qui sont autant de surfaces perdues pour la nature. Environ 250 ponts routiers, dont la construction de chacun nécessite des centaines de tonnes de sable prélevées sur les plages et qui, à terme, provoquent la disparition des coraux. Nous estimons en effet aujourd’hui que 50 % des coraux mondiaux ont disparu, mettant en danger la vie de plusieurs centaines de millions d’humains vivant de la pêche [5].
La voiture, ce sont également des ressources prélevées dans la nature pour fabriquer nos véhicules, ressources qui, comme les terres rares, provoquent des massacres de populations, des déplacements forcés de populations et la destruction totale d’écosystèmes, comme c’est le cas aujourd’hui au Congo.[6]
Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle nous montre que ce choix de prendre la voiture plutôt que de marcher a des implications importantes à différentes échelles de notre société.
Donc, si le Prophète ﷺ a préféré marcher pour alléger sa monture, peut-être que nous devrions également réfléchir à nos modes de déplacement quotidiens et voir comment, petit à petit, nous affranchir des solutions polluantes et destructrices pour aller vers des solutions douces et respectueuses de la nature. Mais ceci nécessitera aussi de réfléchir à notre rapport au temps et de nous laisser justement le temps de nous déplacer en douceur.
Conclusion
Quelle que soit la raison pour laquelle le Prophète ﷺ a choisi ici de marcher, cette histoire doit dans tous les cas nous faire réfléchir à nos manières de nous déplacer.
Que pouvons-nous mettre en place dans nos vies pour que nos déplacements puissent aussi être des moments de calme, de méditation, de renforcement des liens avec nos proches ? Et qu’ils ne soient pas des causes qui vont encore aggraver l’état de notre santé et de notre planète ?
[1] Sira n°5 – Médine Partie 1 : Les lieux – Avril 2026 – p.30
[2] Bukhari sahîh n°4577, Muslim, Sahîh, n°1616
[4] On estime à plus de 10 000 le nombre de morts prématurées chaque année en Europe, juste à cause des émissions de dioxyde d’azote (NO₂) des véhicules diesel. Mais il y a aussi le monoxyde de carbone ou les particules fines qui provoquent des accidents cardiaques.
[5] Voir l’excellent documentaire « Le Sable : Enquête sur une disparition », Denis Delestrac, 2013.
[6] Pour comprendre ce qui se passe au Congo, vous pouvez écouter ce podcast de David-Maenda Kithoko, président de l’association « Génération Lumière » et enseignant à l’université de Lyon.

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