Désolé pas le temps ! … Le Coran nous appelle-t-il à courir sans cesse ?

Est-ce que vous ressentez la même chose que moi en ce moment ? Dès qu’on propose quelque chose de simple et de joyeux — une sortie, un café, une petite rencontre —, ou alors un temps d’étude ou de spiritualité — une conférence, une assise à la mosquée, un moment de méditation  —, c’est toujours le même refrain : « Je suis débordé(e), je cours partout, désolé(e), pas le temps… » Qui n’entend pas cela chaque jour dans son entourage ? Et qui ne se surprend pas, à son tour, à répéter ces mêmes phrases presque machinalement ?

Et c’est vrai que ce monde nous submerge. Pour ceux qui, comme moi, ont des enfants à la maison, une journée ressemble souvent à ceci : réveiller les petits, les préparer, les emmener à l’école, filer au travail, affronter les bouchons, le bruit, la course permanente. Puis, en fin de journée, les récupérer, gérer les activités extrascolaires, les devoirs, préparer le repas, le rituel du soir… et enfin, le coucher. Entre-temps, il faut intercaler les courses, le linge, le ménage, un rendez-vous médical, un peu de sport… la liste semble interminable. Et ça, c’est quand tout se passe bien ! Mais si la voiture refuse de démarrer ou qu’un enfant tombe malade, tout bascule. Bref, on finit épuisés.

Et si l’on mettait un grand panneau STOP dans cette course effrénée, juste pour se poser cette question : est-ce que le Coran nous appelle à courir toute la journée ? Est-ce que le Coran décrit les croyants comme des êtres pressés, toujours débordés, happés par le temps qui file ?

J’aimerais que l’on médite ensemble sur quelques versets du Coran. Le premier se trouve dans la sourate 25, dans ce passage magnifique où Allah décrit les qualités de ceux qui sont les serviteurs du Miséricordieux. Et quel plus beau qualificatif pour un croyant que d’être ainsi reconnu : un serviteur du Miséricordieux !

« Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent sur terre (yamchouna) humblement (hawnan) …» Sourate 25, verset 63

Le terme yamchoune vient de la racine ma-cha-ya et il est ici conjugué au présent. Dans le dictionnaire de Maurice Gloton, cette racine a pour sens premier marcher, mais elle porte aussi d’autres significations : aller, se diriger, conduire vers, mener, avancer, cheminer.

Ce verbe n’est pas utilisé seul : il s’accompagne d’une description qui montre que cette marche, ce déplacement, se fait avec humilité. On comprend alors que ce verset loue l’une des qualités essentielles des serviteurs du Miséricordieux : l’humilité, notamment dans leur manière de se déplacer sur Terre.

D’ailleurs, le Sage Luqman donnera ce conseil à son fils :

« Et ne détourne pas ton visage des hommes, et ne foule pas la terre avec arrogance, car Allah n’aime pas le présomptueux plein de gloriole. » Sourate 31, Luqman, verset 18

Ce verset est donc un appel à se déplacer sur Terre en reconnaissant nos limites, en écoutant ce qui nous entoure, en respectant ceux que l’on rencontre. Et non avec arrogance et orgueil, en pensant être supérieure que le reste de la création et avec ce besoin de dominer.

Mais ne pourrait-on pas simplement lire ce verset d’une manière encore plus accessible ? Remarquons simplement que Dieu décrit Ses serviteurs comme des êtres qui marchent. Et là, on revient à l’introduction de cet article, où nous nous plaignions de toujours courir, d’être happés par la course effrénée de nos journées.

Mettons ces deux réflexions en miroir : d’un côté, le Coran qui décrit les serviteurs du Miséricordieux comme des personnes qui marchent avec humilité ; de l’autre, nous, qui passons notre temps à courir sans cesse. N’y a-t-il pas ici matière à réflexion ? Nous pourrions nous demander si notre quotidien reflète vraiment cette description des serviteurs du Miséricordieux.

Pour renforcer cette idée, j’aimerais préciser que la racine م-ش-ي (ma-cha-ya) évoquée plus haut signifie « marcher », mais qu’elle porte en elle des nuances plus subtiles : promenade, fluidité et harmonie. Elle décrit une démarche plus proche d’une promenade méditative en forêt, où l’on observe, où l’on s’arrête, où l’on contemple, presque en harmonie avec la nature, plutôt que ces marches frénétiques que l’on fait dans le métro entre deux correspondances.

J’aimerais également rappeler ici que le Coran nous parle de personnes qui, cette fois, courent sur Terre. Par exemple, dans le verset suivant :

« Dès qu’il se détourne, il court (Sa’â) sur la terre pour y semer la corruption et détruire terres cultivées (la faune) et le bétail (la flore). Dieu n’aime pas la corruption. » Sourate 2, Al-Baqarah, verset 205

La racine Sa-’a-ya utilisée dans ce verset, a pour sens premier courir, mais elle signifie aussi travailler à quelque chose, s’appliquer à, s’évertuer à, œuvrer à.

Ainsi, au-delà du simple fait de courir, ce verset montre que cette personne, qui s’est détournée de Dieu, s’évertue avec insistance à semer la corruption sur Terre, détruisant ce qui est bon et utile, par ses actions répétées et déterminées.

Mais, comme tout à l’heure, si l’on considère juste le sens premier, ce verset mentionne le fait de courir. Ce n’est plus la même racine que précédemment. Ici, la personne ne marche plus sur Terre, ne se promène pas. Elle se précipite, elle est pressée. Elle n’a pas le temps d’écouter, de s’arrêter, de contempler.

En regardant ces deux versets conjointement, un parallèle saisissant se dessine : D’un côté, le serviteur du Miséricordieux, calme et détendu, marche sur Terre avec méditation, contemplation et harmonie. De l’autre, celui qui s’est détourné de Dieu, court, se précipite, et finit par détruire les richesses que la Terre contient.

Enfin, il serait intéressant de méditer sur les conséquences de ces deux rythmes. Pour le premier, elles ne sont pas explicites, mais on peut les deviner : celui qui se déplace ainsi sur Terre, et qui fait preuve d’humilité, aura à cœur d’aimer et de préserver la nature. Pour le second, les conséquences sont claires : la destruction de la faune et de la flore.

Peut-on dès lors faire un lien entre la destruction progressive de notre environnement, que l’on constate de plus en plus chaque jour, et nos rythmes effrénés, qui ne nous laissent plus le temps d’écouter la nature, de nous arrêter et de contempler ce qui nous entoure ?

Ces différentes réflexions me conduisent à la question suivante : en tant que musulmans, on nous apprend que le temps est précieux et qu’il faut l’utiliser à bon escient. On nous enseigne aussi l’importance d’être utiles aux autres et de nous engager dans les causes justes. Et donc pour certains, ces engagements supplémentaires viennent occuper le peu de temps libre qu’il reste qui, déjà tellement compressé par les obligations du quotidien, finit par sembler presque inexistant.

Quelle est alors la position juste et équilibrée ? En nous tournant vers notre exemple, le Prophète ﷺ, pouvons-nous trouver une réponse ? Notre noble Messager était-il, lui aussi, débordé dans sa vie et toujours en train de courir ?

Il portait en effet de nombreux et lourds engagements : il était l’époux de plusieurs femmes, le père d’enfants et le grand-père de petits-enfants. Il était en même temps l’imam et le guide des fidèles. Il dirigeait son peuple ainsi qu’une région qui ne cessait de s’étendre, jusqu’à recouvrir bientôt toute l’Arabie. On venait le consulter pour toutes sortes de questions de la vie courante. Et parfois, il devait même prendre la tête d’une armée pour faire face aux attaques de ses ennemis. Une vie qui, selon nos critères actuels, devrait ressembler à une course effrénée, un enchaînement sans fin d’obligations et de responsabilités… et pourtant, il me semble que ce n’est pas ce qui transparaît lorsque l’on étudie la vie du dernier des Messagers ﷺ.

J’aimerai ici que nous nous arrêtions un instant sur le récit suivant : Abou Hourayra rapporte que le Messager d’Allah ﷺ sortit de chez lui un jour ou une nuit, et y trouva également Abou Bakr et Omar. Il leur dit : « Qu’est-ce qui vous a fait sortir de chez vous à cette heure ? » Ils répondirent : « Messager d’Allah, c’est la faim. » Il dit alors : « Par Celui qui tient ma vie entre Ses mains, ce qui vous a fait sortir m’a fait sortir aussi ; levez-vous. » Ils se levèrent avec lui et arrivèrent tous chez un Ansari (un habitat de Médine), mais il n’était pas là. Quand sa femme le vit, elle dit : « Sois le bienvenu ! » Le Messager d’Allah ﷺ lui demanda : « Où est untel ? » Elle répondit : « Il est allé nous chercher de l’eau fraîche. » Quand l’Ansari arriva et vit le Messager d’Allah ﷺ et ses deux Compagnons, il dit : « Louange à Allah, personne n’a de plus honorables invités aujourd’hui que moi. » Il sortit alors et leur apporta un régime avec des dattes à différents stades de mûrissement, et dit : « Mangez-en. » Il saisit alors son long couteau. Le Messager d’Allah ﷺ lui dit : « Ne tuez pas une brebis qui allaite! » Il égorgea un mouton pour eux. Après qu’ils en eurent mangé et bu, et qu’ils se furent rassasiés, le Messager d’Allah ﷺ dit à Abou Bakr et à Omar : « Par Celui qui tient ma vie entre Ses mains, vous serez certainement interrogés au sujet de cette grâce le Jour du Jugement. La faim vous a fait sortir de chez vous, puis vous n’y êtes pas retournés jusqu’à ce que cette grâce vous soit parvenue. » (Muslim, 5055)

Ce récit nous fait percevoir le temps autrement que le nôtre. Un invité arrive à l’improviste, et l’hôte doit s’absenter à plusieurs reprises pour préparer le repas. D’abord, il va chercher un régime de dattes, décrit comme contenant des dattes à différents stades de maturité, ce qui laisse entendre qu’il a dû monter dans un palmier pour le cueillir.

Ensuite, il se dirige vers son troupeau, qui n’était peut-être pas juste à côté de la maison, pour choisir un bélier, l’égorger, le vider et prélever la viande. Parallèlement, il a probablement pris le lait d’une brebis, afin d’honorer au mieux ses invités.

Puis il s’absente à nouveau pour préparer le repas, et sans doute allumer un feu et peut être chercher du bois. Et enfin, il s’assoit avec ses invités pour partager le repas et profiter des enseignements prophétiques.

Combien de temps a pu durer cette rencontre ? Sûrement quelques heures… C’est un mode de fonctionnement qui nous semble quasi inimaginable aujourd’hui. Bien sûr, ce texte à lui seul ne peut pas nous offrir un éclairage complet sur le rythme de vie du Prophète de Dieu ﷺ, mais il nous ouvre une fenêtre précieuse sur un moment concret de son existence.

Et maintenant ? Que faire de tout cela ? Peut-être simplement prendre un moment pour réfléchir à nos rythmes quotidiens et nous demander si cette vie nous rapproche vraiment de Dieu. Si la réponse est « oui », tout va bien. Si la réponse est « peut-être pas », alors il est temps d’instaurer des changements pour rééquilibrer notre quotidien.

Et ce n’est pas facile car ce rythme effréné nous est souvent imposé par un monde matérialiste qui se soucie uniquement des performances économiques au détriment des individus. Et c’est finalement peut être le vrai défi pour les humains du 21ᵉ siècle : ne pas se laisser emporter par la course permanente que l’on veut nous imposer, afin de trouver des moments de repos, de contemplation et de réflexion, et commencer nous aussi à marcher sur Terre.


Commentaires

2 réponses à “Désolé pas le temps ! … Le Coran nous appelle-t-il à courir sans cesse ?”

  1. MachaAllah très beau message. Rien ne sers de courir tout arrive à point avec la permission d’Allah Azawajel

  2. Salam aleykum et merci Jean Philippe !

    Merci de tes réflexions oui, il est indispensable de prendre un moment pour réfléchir à nos rythmes quotidiens et nous demander si cette vie nous rapproche vraiment de Dieu !

    Un des moyens que nous donne la tradition n’est-il pas de pratiquer le rappel de Dieu matin et soir ?
    Je trouve que prendre le temps pour le zikr et la lecture du Coran le matin, si possible avant le lever du soleil permet « d’attaquer » la journée avec du recul sans se lancer « tête baissée » au risque d’oublier l’essentiel, le pourquoi de ce que nous faisons.

    En vérité, dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d’intelligence, qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, invoquent Allah et méditent sur la création des cieux et de la terre (disant) : » Notre Seigneur ! Tu n’as pas créé cela en vain. Gloire à Toi ! Garde-nous du châtiment du Feu. »

    Coran : Sourate La famille d’Imrane

    Autre moyen, vivre avec la nature nous permet de nous plier à son rythme, avec le jardinage par exemple on doit attendre le rythme de la salade avant de la manger, celui de la tomate avant qu’elle soit mûre, ou poireauter en attendant que les poireaux viennent à maturité… tout cela nous replace dans la réalité du rythme de la vie humaine !
    Si on ne peut vivre dans la nature ou si on n’a pas de jardin, au moins faire un petit stage de régénération de temps en temps 🙂

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